mardi 9 mai 2023

LE GRAND FRISSON

Le grand frisson

Dans son arrière-boutique, Antoine Fautrad achève son "simulateur gravitationnel" : une cabine dynamique où le joueur peut avec n'importe quel jeu PC, ressentir physiquement les accélérations suggérées visuellement. La réalisation high-tech d'un rêve d'enfant, qui intéresse déjà les salles d'arcade. Portrait du manège de l'an 2000 et de celui qui en a rêvé.

par Laurent Clause


Une plage. Un petit garçon est assis dans le baquet qu'il s'est creusé dans le sable. Les mains agrippées sur le bout de bois planté entre ses jambes. Les yeux rivés sur les cailloux et coquillages disposés en arc de cercle devant lui pour former un curieux tableau de bord, il attend le moment propice pour faire décoller son astronef.

" Tous les enfants ont joué à ce genre de truc, se souvient Antoine Fautrad. Comme moi, ils se sont imaginés un jour aux commandes d'un avion, d'un vaisseau spatial ou d'une F1." Le petit garçon est aujourd'hui un homme de 36 ans, qui a toute-fois gardé la fougue et le visage rond de son enfance, alors qu'il dirige un atelier d'imprimerie-photocopies comme il en existe tant à Paris. A cette différence près que son arrière-boutique à lui renferme un drôle d'engin de trois mètres sur trois reposant sur un châssis en acier de 700 kg et au centre duquel trône un énorme fauteuil biplace capitonné de Skaï rouge... Ce (gros) joujou, c'est un "simulateur gravitationnel". De l'extérieur, une fois le cockpit rabaissé, on a l'impression d'une sorte de tête de robot... A l'intérieur, on découvre un décor "kitch", qui n'est pas sans rappeler certain vaisseau de la série télévisée Cosmos 1999: avec un manche à balai, des enceintes encastrées au plafond et un clavier bicolore qui ne saurait échapper à un "ancien" de la micro familiale : c'est un Oric Atmos, vénérable ancêtre du PC. Antoine Fautrad raconte : "C'est avec l'Oric que j'ai découvert le premier logiciel de simulation. Il fallait piloter un avion aux instruments, on ne voyait que des paramètres sur l'écran, et c'est seulement quand on tenait plusieurs minutes sans décrocher qu'on découvrait enfin une piste d'atterrissage sur un porte-avions. mais je trouvais qu'il manquait les sensations liées aux accélérations." Avec sa formation de mécanicien automobile et son goût (immodéré) pour le bricolage, mais également en vertu de l'héritage culturel d'un papa centralien, Antoine Fautrad s'attelle, dès 1985, à la conception d'un véritable simulateur. Et plonge tout entier dans les traités de physique.

Ressentir physiquement une accélération de 0 jusqu'à 2000 km/h en quelques seconde.

Ce sont les lois de la gravitation qui vont lui apporter la réponse à son problème. "En provoquant une poussée réelle de 0 à 7 km/h sur le siège où est assis le joueur, Je pensais que l'on pouvait simuler la sensation d'un accélération de 0 à 2000 km/h, pour autant qu'elle soit synchronisée avec la scène ad hoc d'un logiciel de jeu." L'inventeur ira même jusqu'à faire confirmer sa théorie par des ingénieurs de Thomson dans le but de convaincre l'anvar (l'agence nationale de la valorisation de la recherche)... Mais rien n'y fait, et aucun financement ne lui est accordé..."j'ai eu beaucoup de lettres d'intérêt au fil des développements confirme t-il. Mais je n'ai guère été aidé par l'État. J'ai dû financer moi même mon projet et trouver de l'aide tout seul." Du renfort, Antoine mettra plusieurs années à en trouver. Mais il insiste aujourd'hui sur le travail d'équipe autour de son invention. Il y a d'abord la rencontre avec Alexandre Mediantsev, un jeune designer russe qui dessinera la fameuse tête de robot. Puis les premiers testes sur les lois de la gravitation, en 1992. A cette époque, Antoine Fautrad produit même une cassette vidéo pour trouver des partenaires. On y voit un cochon d'Inde soumis à de légères accélérations, glissant à droite, à gauche, dans une petite cabine cubique; et aussi Ken et Barbie, le couple le plus célèbre des enfants, à bord du premier modèle réduit de ce qui allait devenir le SAG, pour Simulateur d'accélération Gravitationnelle".
C'est avec ce petit montage vidéo que notre inventeur va enfin trouver de l'aide: le constructeur allemand Lenze lui prête des moteurs électriques, tandis que plusieurs écoles et lycées techniques parisiens se chargent de calculer les réglage de puissance. Et vrai coup de chance, alors qu'il est à court d'argent après après avoir versé 50 000 francs pour commencer à payer son dépôt de brevet européen (lequel coûte 160 000 francs un cabinet parisien d'étude de dépôts de brevets lui permet de payer les 110 000 francs qui reste à tempérament...
Mais l'objet est là, bien concret, qui monopolise le fond de l'atelier. Dépré, société de chaudronnerie (dans la Sarthe), en a réalisé la structure. Il a ensuite fallu deux semaines à Antoine pour l'assembler dans le fond de sa boutique, aidé par quelques amis. "Le 38 tonnes qui a acheminé les pièces n'arrivait même pas à se garer dans le quartier", se souvient l'inventeur avec sourire.
Sanglé dans le fauteuil du SAG, les sensations que l'on ressent dépassent celles produite dans les salles de cinéma dynamique, comme les Star Tour de Disneyland-Paris ou le Cinaxe de la Villette. En effet, le SAG utilise le principe du transfert de charge : le seul fait d'être basculé en arrière dans le siège fait passer le poids du corps sur le dos, créant aussitôt une sensation d'accélération - et freinage quand le siège bascule vers l'avant -, comparable à celle que l'on aurait au volant d'une voiture de sport.
Le mécanisme de l'engin rappelle un peu celui d'un gyroscope : le siège est fixé sur un premier châssis qui bascule d'avant en arrière à 180°, lui-même monté sur un second châssis qui penche à droite et à gauche... Deux moteurs électrique se chargent des mouvements de bascule, commandés par un système de répartition du courant, l'ensemble étant piloté par un Pentium. "C'est tout l'intérêt du brevet du SAG, Insiste Antoine Fautrad. Il peut être utilisé avec n'importe quel logiciel de simulation sur PC." Et c'est là, en effet une différences essentielle avec les cabines mobiles des centre de loisirs SEGA - baptisés "La tête dans les nuages" - qui, elle, ne fonctionnent qu'avec un seul jeu, de SEGA bien sûr... Cet atout du SAG implique cependant que les développeurs doivent modifier une partie du code source de leurs jeux afin de rendre ceux-ci "compatibles" avec ce nouvel équipement.

Maintenant que l'objet existe, il commence à susciter l'intérêt. En France, quelques éditeurs de jeux réfléchissent à des déclinaisons plus petites de l'appareil : des versions monoplaces pour des jeux de voitures ou de motos, par exemple. Il y a quelques mois, le français Reverchon - le plus ancien constructeur d'autos tamponneuses au monde - y voyait ni plus ni moins le manège de l'an 2000. Et envisageait des plates-formes pour les foires et parcs d'attractions, où l'on trouvait cote à cote une dizaine de simulateurs... Aujourd'hui, passé l'enthousiasme du premier instant, il pense qu'il est plus sage de laisser le virtuel aux spécialistes, et que les auto tamponneuses, malgré ou à cause de leur coté rétro, ont toujours un véritable avenir dans notre future civilisation des loisir... Enfin, du côté de La Cité des sciences et de l'industrie de La Villette, on pourrait se montrer intéressé par un modèle biplace, mais seulement lorsque la cabine sera définitivement en fonction.
Car, pour l'heure, une fois que l'on a mis le SAG en marche, il faut fermer les yeux et imaginer de décor : si le cockpit existe bel et bien, avec son poste de commande et son manche à balai, il lui manque, en effet, un périphérique de visualisation. "Ce sera un écran, sur lequel seront projetées les images SVGA des jeux vidéo", explique Antoine Fautrad. Un point de détail somme toute, car techniquement, le plus difficile était de parvenir à paramétrer les mouvement de l'appareil. Son interfaçage " visuel " avec le PC n'est plus que l'affaire de quelques semaines. D'ailleurs plusieurs développeurs planchent déjà sur le programme de démonstration du simulateur... Il s'agira de la visite en images de synthèse de l'intérieur d'un micro-ordinateur et de ses composants électroniques, mais aussi de ses fichiers et dossiers, les quels seront symbolisés par des gratte-ciel que l'on pourra détruire sans vergogne au joystick. Au bout, il y aura même une porte à franchir... pour quitter l'intérieur du micro et partir à vitesse grand V dans les tuyaux du réseau des réseaux, à grand renfort de "jerks", ces accélérations horizontales produites par le simulateur et correspondant, par exemple, à la représentation du saut dans l'espace-temps ou au cabrage d'un avion de chasse, selon le thème du jeu.
Tandis qu'il touche au but, Antoine Fautrad reconnaît maintenant avoir des difficultés à parler de son invention. Et d'expliquer : "j'en ai trop rêvé. Aujourd'hui, je me motive en me disant que ce sont les générations futures qui l'attendent..." Mais cet incroyable inventeur ne peut s'empêcher de continuer de rêver. S'il n'espère plus trop faire fortune avec son oeuvre, d'autres projets l'accaparent. En particulier la création d'un cabinet d'étude qui lui permettra de mener à bien quelques autres de ses idées. Et aussi de concevoir de nouvelles machines, pour lesquelles il a déjà déposé des brevets : un " Simulateur de violon notamment qui répond au doux nom de " Simulon ". Car non contant d'être un fou de mécanique, notre amateur de sensations forte connaît aussi la musique.